DOUBLES
JEAN CHARLES BLAIS / BERTRAND BONELLO
Juin – juillet 2004
( in SEMAINE n°16-33 04 , édition Analogues.)
De :Jean Charles Blais
A : Bertrand Bonello
Envoyé : samedi 12 juin 2004 16 :24
Objet : JcB1
Commençons par là ; « nous nous trouvons fort bien de faire des cadres avec de simples baguettes clouées sur le châssis et peintes, ce que moi j’ai commencé. Sais-tu que c’est un peu Gauguin l’inventeur du cadre blanc ? Mais le cadre de quatre baguettes clouées sur le châssis coûte cinq sous et nous allons certainement le perfectionner. Cela fait très bien puisque ce cadre n’a aucune saillie et fait un avec la toile. »* c’est écrit en 1888, un peu loin dans le temps mais comme je suis en train de préparer un projet à Arles on tient au moins une unité de lieu.
J’aime beaucoup comment ça opère; le règlement très pragmatique de la question du cadre ; baguettes, clous, peinture blanche, technique simple, coût réduit et simultanément l’invention d’un objet radicalement moderne; plus de frontière matérialisée entre l’objet de la représentation et l’espace de sa présentation, ça a des répercutions inouï ; des inventions de circulations dedans/ dehors immédiates (a ce point de vue la perméabilité entre l’œuvre et la vie de nos deux inventeurs du « cadre blanc » est fameuse). Cette tentation de confondre l’art et la vie fabriquera d’ailleurs un grand thème au XXe siècle… Une génération plus tard, le cinéma naît certainement moderne, sa perméabilité avec « le réel » est acquise, mais tout ce qui ne figure pas dans le défilement de l’image, tout ce qui n’est pas dans le cadre est plongé dans la nuit, le cinéma du point de vue du spectateur invente le cadre noir, l’évacuation du contexte par un dispositif de présentation invariable et universel. Curieusement ça produit une totale évidence de lecture que n’opère visiblement pas l’art moderne, bien sur le cadre blanc, en regard de l’invention des frères Lumière, c’est un peu bricolé.
C’est aussi un peu comme si chacun oeuvrait à l’inverse, les uns s’efforçant d’intégrer au monde des objets étrangers et les autres d’extraire du monde des images familières, non ?
*Vincent Van Gogh, lettre à Theo. Arles, 12 novembre 1888
De : Bertrand Bonello
A : Jean Charles Blais
Envoyé : dimanche 13 juin 2004 08 :15
Objet : BB1
Intégrer au monde des objets
étrangers pour une nouvelle représentation du monde.
Extraire du monde des images familières pour la représentation de quelque chose
de précis de ce monde.
Dans le premier cas, il n¹y a rien, et on va mettre des choses. Dans le second,
il y a tout et on va pointer quelque chose. Deux manières donc de fabriquer de
la fiction.
" Le cinéma, par essence est réaliste ". Tout l¹art cinématographique va travailler
donc, non pas à reproduire le réel, mais à inventer le réel. Sinon, pas
de fiction.
Faire une fiction, ça peut (ça doit ?) être fabriquer du faux pour y trouver du
vrai. Donc, la première chose, c¹est de trouver dans quel cadre va être le
faux, la délimitation du faux, puisque au delà, sorti de ce cadre, on retombe
dans le vrai, on sort de la fiction.
En cinéma, on peut tout de même arriver à perpétuer la fiction en hors champs,
grâce au son par exemple, ou en travaillant sur la durée d¹un plan, le faire
vivre au delà de sa délimitation. Et ainsi rendre visible l¹invisible.
L¹art a peut-être énormément intégré les images en mouvement dans les dernières
années pour pouvoir aussi travailler sur la durée et ainsi sortir du cadre, de
ces baguettes, clous et peinture blanche.
Les ponts entre l¹art et le cinéma se sont beaucoup construits récemment, les
uns ayant intégré le son, la narration, la durée; les autres recherchant un
cinéma proche de la toile blanche pour une expérience plus sensorielle avec le
spectateur. Intégrer du réel et retrancher du réel
De : Jean Charles Blais
A : Bertrand Bonello
Envoyé : mardi 15 juin 2004 02 :51
Objet : un ballon ?
la fiction, c’est littéralement un prétexte, l’invention d’un contexte d’apparition ( on dirais que…)ensuite il faut faire le travail ( je vais faire un film, je vais faire une œuvre, ça relève toujours un peu de l’auto- proclamation, on demande à voir…) il faut bien lui donner une forme a cette fiction , et je crois que l'invention de cette forme, sa capacités a excédé le prétexte, c’est ce qui opère un passage au réel , c'est-à-dire que le film que tu vois, progressivement, construit un édifice inventé absolument réel , mais je ne crois pas que ça se joue tellement dans une partition du faux et du vrai mais plutôt par une sorte d’émancipation des formes qui fait que leurs relation au réel ne se pose plus.
Je pense a une scène du film « husbands » de Cassavetes qui se passe dans une chambre d’hôtel ou l’un des personnages enlacé avec une femme roule sur un lit assez doucement et puis dégringole sur le sol assez doucement aussi, se trouve coincé entre le bord du lit et un second lit ou le mur peut être et ça ne ressemble plus du tout a une scène de cinéma, la lumière est absolument limite, les deux personnages son cul par-dessus tête , tout ça se passe très lentement, on y voit presque plus rien…et cette durée, cette perte de contrôle assumée, attentive, est saisissante. Je l’évoque parce que Cassavetes quelques années auparavant avait tournée un film dédié au Jazz (Shadows ?) ou il convoque tout les référents explicites de l’univers du Jazz ; la bande son, un défilement d’images urbaines, une ambiance de club, les personnages noirs… j’ai le souvenir d’un exercice mi- sociologique mi- formaliste vaguement éprouvant, et alors des années plus tard dans cette scène de « husbands » que j’évoquait plus haut il attrape en une prise une jonction esthétique qui n’opère pas du tout dans « shadows », il fabrique une équivalence filmique à l’univers sonore de Coltrane ou de Sonny Rollins par un cheminement inattendu, non mimétique, un mélange de débordement, d’abandon et de maîtrise très curieux.
Ensuite ça dit un peu de la question du réel comme référence, on peut en ramasser une pleine valise et la traîner comme un gros poids d’empêchement et puis hop ! au détour alors qu’on vient de la lâcher, taper dans le mille.
De : Bertrand Bonello
A : Jean Charles Blais
Envoyé : mardi 15 juin 2004 22 :27
Objet : qui roule ! qui roule !
C¹est très drôle que tu prennes ces
deux exemples, parce qu’en fait, ça confirme tout à fait ce que j’essayais de
dire. Contrairement aux idées reçues sur Cassavetes, Shadows est je
crois le seul de ses films qui est improvisé. Tous les autres sont totalement
écrits, répétés, mis en scène, contrôlés. Dans Shadows, il reproduit le
réel. Dans Husbands, il l¹invente. Et c¹est beaucoup plus beau. On ne
sait pas pourquoi, on ne sait pas par où ça passe. Mais oui, une forme est
inventée. Elle travaille une matière brute au travers d¹un grand mensonge.
Ce n’est pas en filmant du jazz ni en mettant une bande son jazz que l¹on fait
un film " jazz ". Si j¹insiste là-dessus, c¹est parce que je
trouve aujourd’hui qu¹il y a un " Braquage " au réel. Je le vois
aussi beaucoup en art, où je sens un besoin de réalité je ne dis pas
réalisme. L¹auto fiction a pris une place extrêmement importante. Il y a de
plus en plus de photos et de vidéos, et beaucoup d¹entre elles se tourne vers
l¹intime, avec le moins de distance possible.
A ce titre, il y a eu un débat idéologique il y a deux ou trois ans dans le
milieu du cinéma sur LOFT STORY, que les rédacteurs des Cahiers du Cinéma ont
placé dans les 10 meilleurs films de l¹année. Au delà du discours sur la
fiction et du geste critique radical (ou du geste warholien transformer la
boite de soupe en oeuvre)
J’y ai vu moi un éloge de la disparition de l’auteur.
Ainsi que la peur de passer à côté quelque chose. En tout cas, plus qu’un souci
de ne pas être en prise avec le contemporain, une peur de ne pas être en
prise avec le contemporain.
Je mélange un peu tout parce que tout se mélange. Alors, bien sûr la fiction
est un prétexte, comme l’autofiction devrait l’être. Mais, c¹est peu mon, côté
moraliste qui ressort, je n’aime pas quand, en art, on fait le " malin
". J’ai l’impression qu’il faut d’abord se passer un contrat avec soi même
avant d¹en passer un avec les autres. L’art contemporain est en ce moment très
" vivant ". Il intéresse des gens qui ne s¹y était jamais intéressés.
Mais j¹ai la sensation que beaucoup d¹artistes passent d¹abord un contrat avec
les autres. Cassavettes, quand il fait Husbands, c¹est contre lui même
qu’il fait ce pari de maîtrise et d¹abandon. (Je reprends tes deux termes qui
lui vont si bien). La maîtrise et l¹abandon, tout comme la liberté et la
rigueur, ce sont des associations qui nous feront toujours rêver.
De : Jean Charles Blais
A : Bertrand Bonello
Envoyé : dimanche 20 juin 2004 01 :24
Objet : hop !
Comme tu pointe que « le cinéma par essence est réaliste » je crois bien qu’il est aidé en cela par sa nature même qui dés les premiers temps de son apparition manœuvre des procédés industriels et une économie conditionnée par la captation d’un public de masse. Pour les ponts entre l’art et le cinéma que tu évoques ça fait beaucoup de sens parce que le cadre pour l’art aujourd’hui c’est l’institution, le musée, c’est là désormais que les œuvres apparaissent et
disparaissent aussi. L’institution musée est désormais « contemporaine », ça veut dire qu’elle n’enregistre plus à posteriori des objets qui auraient circulé dans des espaces hétérogènes d’échange et de cohabitation, validant, par exemple, leur résistance à l’engloutissement dans une forêt de signifiants inconstants. L’institution musée engendre in vivo la catégorie Art, la distingue de la prolifération des images qui errent dans son « hors champ », non signifiantes, simplement vécues, circulant au risque des rencontres et des changements de mains dans un monde non qualifiées. Alors l’usage du cinéma par des artiste dans ce cadre là, qui n’est pas du tout le contexte du cinéma de Cassavetes par exemple, produit une autre forme (de contrat ?). Dans l’institution musée, le cinéma est un objet, une installation, un dispositif en lieu et place du tableau.
Le cinéma « objet » restaure la catégorie Art; mise en espace maîtrisée, rareté certifiée, signature attestée. C’est donc une opération bien singulière qui se joue là puisque l’œuvre« objet » devient une sorte de produit dérivé de luxe d'une œuvre « contenu » préalable (voir après Hitchcock les exercices d’échantillonnage, de remake ou de customisation qui prolifère dans le musée ). Ce qui n’est pas très étonnant puisque l’industrie de contenu est depuis belle lurette le grand générateur des formes contemporaines. Je veux dire par là que le contrat que tu passes avec toi-même et que j’entends très bien sous- tend un contrat avec l’autre tout aussi déterminent par ce qu’il définit un cadre d’apparition de la forme qu’il conditionne en retour.
L’invention du contexte ; avec qui, avec quoi, comment est une anticipation de la forme à venir. Je me souvient d’une conversation récente ou tu évoquais un film en préparation dont l’addition des nom du réalisateur, des acteurs, du titre et de la production, décrivait un champ tellement concerté qu’on imaginait l’avoir déjà vu et que sa réalisation ne semblait pas vraiment nécessaire…
. De :Jean Charles Blais
A : Bertrand Bonello
Envoyé : mardi 22 juin 2004 14 :26
Objet :hop !(suite)
...La morale de cette histoire c’est que la maîtrise n’a de sens qu’en territoire inconnu, ailleurs elle n’invente pas beaucoup plus que de la certitude, ce que tu appelles « faire le malin » c’est peut être jouer sur tout les tableaux ; Loft Story dans la rubrique cinéma ou un remix d’Hitchcock dans la catégorie Art, ça peut faire sont petit effet, ce qui ennuie c’est que ça ne convoque en guise de forme que des courants d’air , ces portes là sont depuis des lustres grandes ouvertes. Donc ça va ça vient, la culture populaire fait très bien l’art et l’art cultive très bien populaire, hors ritournelle, chacun chez soi. Ça ressemble à un ministre de l’intérieur qui visite les banlieues, au moment ou il regagne sa voiture sombre.
De : Bertrand Bonello
A : Jean Charles Blais
Envoyé : mercredi 23 juin 2004 22 :02
Objet :alors hip hop
Le film est tout de suite associé à la salle (ou DVD
ou télé, peu importe), c’est-à-dire à la simple idée de projection. C¹est la
seule condition du film. Il ne peut en aucun cas être objet, dispositif ou
installation, mais uniquement projection. Cette simple évidence, voire cette
simplicité, en fait à mon avis l¹une de ces plus grandes beautés.
Le cas de l’oeuvre et du
Musée est autrement plus complexe, évidemment. Il y a une double perception,
perversion même dans le sens où quelque chose est perverti. Ces choses là sont
maintenant de plus en plus anticipées, intégrées. Tout le trajet est pensé.
Au delà de l’oeuvre proposé
Il y a en effet très peu d¹inconnu. Et pour moi, quelque chose qui va dans le
bon sens, c¹est quelque chose qui va du connu vers l¹inconnu. Que ce soit dans
la maîtrise ou dans l¹abandon. Cet inconnu déstabilise et terrifie. Pourtant,
l¹effroi, pour paraphraser Nietzsche, est la meilleure part de l¹humanité.
Hitchcock l’avait bien
compris, lui qui fait le lien entre le cinéma classique et le cinéma moderne.
Son cas est assez fascinant. Comme tu l¹as dit plus tôt, ce qui opère un
passage au réel, c’est l’invention de la forme et sa capacité à excéder le
prétexte. De ce point de vue, il a été peut être le plus grand inventeur de
forme du cinéma. Ce qui n¹a pas échappé aux artistes.
Ce n¹est pas tant le problème de la
réinterprétation que celui du manque d¹interprétation, beaucoup plus
gênant. Le sampling peut être quelque chose de merveilleux. A la
condition qu¹il y ait renaissance plus que reconnaissance.
On parle beaucoup de l’esthétique, de penser l’esthétique. Je crois qu’il faut
aussi parler et travailler sur l’anesthésie. Non seulement refuser le
débat, c¹est ignorer le monde comme il est. Mais de plus, je pense que c’est un
terrain fascinant. Comment faire ressurgir, renaître, ré-exister les choses ? Les images qui nous entourent
aujourd’hui ne fabriquent pas de la mémoire, de la pensée, de la perception,
mais de l¹oubli. Là, on est au coeur de l’anesthésie.
Moi, quand Godard, il montre une femme de ménage qui nettoie une baignoire, et
un type, Piccoli, qui lui dit " Vous connaissez Jacques Becker ? " et
qu¹elle répond " Qui ça ? Boris Becker ? ", j’ai
du mal. Même s’il a raison, que Boris est plus connu que Jacques, je n¹aime pas
que ce soit montré comme ça.
En revanche, quand il fait les " histoires du cinéma ", là, je n¹ai
aucun mal. Même si tout n¹est que citation, il n¹y a pas de culture. Tout est
offert, donné, proposé, émouvant. Tout n¹est qu¹émotion et surtout tout n¹est
que renaissance.
C¹est peut-être ça, la grande question, Comment faire renaître les choses ?
Puisqu¹on peut pas les faire perdurer comme on l¹a cru. Moi, je crois qu¹il n¹y
a que ça finalement qui me passionne.
De : Bertrand Bonello
A : Jean Charles Blais
Envoyé : mercredi 23 juin 2004 22 :32
Objet :PS
Chercher le surgissement
premier, c¹est bien travailler la pensée et l¹émerveillement, non ?
Je veux être émerveillé. Je ne veux pas regagner la voiture sombre.
De :Jean Charles Blais
A :
Bertrand Bonello
Envoyé :
mardi 29 juin 2004 01 :59
Objet :ça commence en balle à la fin ça valse
J’aime beaucoup « ton » bon sens qui va du connu vers l’inconnu, il est très a rebrousse- poil celui là ! Je pense à de la musique, j’aime énormément aujourd’hui celle de Christian Wolff dont aucun développement n’est prévisible, pas l’ombre d’une ritournelle, pas de familiarité du tout. Ça produit un commencement permanent, et ça invente une forme musicale suspendue, une sorte de suspens sans révélation, parfaitement inconnu. C’est aussi Une construction invisible, dont les conjonctions ; John Cage qui croisa lui-même Schoenberg traverse le siècle et les continents.
Je trouve ça très émouvant parce que cette somme de culture de mémoire et de temps engendre la chose la plus imprévisible, la plus lumineusement surprenante que l’on puisse imaginer. C’est aussi l’une des raisons de mon enthousiasme pour l’idée de concevoir des images qui se grave sur un disque, dont la forme en tout premier lieu tient dans la poche.
Quelque chose qu’il faudra jouer, comme de la musique, comme un film et dont l’objet
aura la forme fugace d’un fragment de temps animé. Bon avec des idées pareils tu pense bien que la sombre auto ne nous a pas attendus, mais nous pourrons aller à pied, la journée est belle et nous serons bien arrivés avant la nuit.
De : Bertrand Bonello
A : Jean Charles Blais
Envoyé : dimanche 4 juillet 2004 21:26
Objet :aucun objet
Là, à travers là musique -
ou le rapport à la musique on touche à quelque chose qui dépasse pour moi le
visuel. L’oeil, avec sa puissance éjaculatoire, va vers l’extérieur et l’oreille
vers l¹intérieur. Cela a peut-être à voir avec l¹idée de description. On peut
décrire une image, une couleur, un plan, même maladroitement. Décrire un son, à
moins de le faire à l¹aide de termes techniques, est quelque chose de quasiment
impossible. La description, le commentaire, tout cela embarrasse.
Souvent, avant de faire un plan, je me dis qu¹il devrait ressembler à telle ou
telle musique. C’est à dire qu’il devrait provoquer la même émotion.
Alors, j’essaie de récupérer le même rythme, le même mouvement... Ca ne
marche jamais, ça donne toujours une autre émotion mais peu importe. J¹aime ce
trajet de réflexion. Il me fait croire que tout est possible. Et je veux croire
que tout est possible.
Alors, je comprends tout à fait le lien que tu fais entre l¹objet que tu
fabriques et ce CD de musique, qui une fois posé, avec son appareil tout
simple, va proposer quelque chose qui échappe à tout. Il n’y a rien d¹autre que
le désir. Plus de lieux, plus de commentaires. Encore une fois, débarrasser les
choses pour leur donner leur vrai sens. Ce sens là, que ce soit celui qui va du
connu vers l’inconnu, ou celui contraire au sens qu¹emprunte la voiture sombre,
on le cherche, on le trouve, je ne sais pas, mais c¹est là qu’est le travail.
De :Jean Charles Blais
A : Bertrand Bonello
Envoyé : mardi 6 juillet 2004 00:19
Objet : pas d’objet du tout
Oui c’est bien de travail dont il s’agit, par ce que, ce qui est au travail aussi, aujourd’hui, c’est beaucoup la répartition des rôles (qui fait quoi). Par exemple quand j’évoque plus haut ces oeuvres en forme de DVD, la simplicité d’un tel objet recel bien de la complexité par ce que, comme je les conçois rien n’est vraiment à sa place.
Il ne s’agit pas tant de technique puisque la signification change avec l’histoire du regardeur, puisque c’est lui qui donne la forme; le format, la durée, l’intensité. Je dis que cet une œuvre, que ça se joue et que les conditions d’apparition ne regardent que celui qui les choisit. Si je ne m’intéresse pas à ce qu’elle soit grande ou petite, je m’intéresse à ce qu’elle soit nombreuse.
Ce « jouer ensemble » est une notion fluide qui permet à l’œuvre de garder et de définir son ouverture, ça nécessite une coopération qui inclut des notions psychologiques ou sociales mais surtout, de cette trajectoire imprévisible résulte une image. Ca prend forme.
C’est un trajet de réflexion comme tu le dit, pas une théorie, plutôt une opération qui donne quelque chose à voir immanquablement.
Quelque chose aussi qu’il faut mettre en œuvre donc, dont on ne sait pas vraiment grand-chose tant qu’elle n’a pas eu lieu.
Copie de copie (un peu plus tard*), elle n’est l’objet d’aucune contre- indication. D’ailleurs ce n’est pas un objet du tout.
Mais c’est là qu’est le travail.
*Veuillez m’envoyer ce
que tu trouves de figures dans mes vieux dessins, j’y songe de refaire le
tableau des paysans dînant, effet de lumière de lampe. Cette toile doit être toute
noire à présent, peut être pourrais-je de tête la refaire entièrement. Tu
m’enverras surtout les glaneuses et les bêcheurs, s’il y en a encore. Puis, si
tu veux, je referai la vielle tour de Nuenen et
Vincent Van Gogh
Lettre à Théo 29 avril 1890 Saint Remy de Provence